Une médina rivalisée par sa copie

Pourquoi pastiche t-on l’histoire quand on peut la rêver?

Médina Mediterranea est une des plus grandes répliques échelle réelle d’un patrimoine architectural et urbain tunisien. Elle est située à Yasmine Hammamet, une localité aménagée afin de renforcer le tourisme de la ville, qui attire les visiteurs par ses plages et ses joyaux historiques et archéologiques.

La médina est un pastiche de pierre, de stuc et de néons, le témoin irréfutable de l’américanisation de l’enseignement et de la promotion culturelle dans le pays. Alors que l’enjeu principal du projet est de réaliser une attraction qui bénéficie aux hôteliers, aux commerçants et aux artisans, la médina se targue de raconter à ciel ouvert les grands épisodes de l’histoire de la Tunisie.

Voici comment ses promoteurs présentent les tableaux décoratifs qui ornent son parc de manèges Carthage Land: « Dans la pierres sont gravés les exploits du peuple phénicien qui guidé par la princesse Élissa débarqua dans le golfe de Tunis en l’an 814 avant J.-C. »

S’ajoute à ce patchwork de références historiques un musée nommé «  Carrefour des civilisations et des religions » qui expose notamment des scènes de vie dans une demeure de style arabo-musulman où les figures de cire s’avèrent la preuve quasi-vivante de la persistance de l’exotisme orientaliste dans l’imaginaire culturel du colonisé.

Hormis leur avantage pécuniaire, pourquoi crée t-on ces répliques ?

Umberto Eco détaille avec son habituel humour les astuces utilisés pour créer ces lieux du souvenir et les facsimilés d’antan et d’aujourd’hui, et ce en commentant les parcs d’attraction, les demeures des riches et les musées américains. Le philosophe italien ne rate pas l’occasion de rappeler qu’avec cet arsenal de faux décoratifs et divertissants les Américains se dotent d’une histoire et du prestige de l’art et de la culture ; et à l’instar des Européens, ils fétichisent le rare et l’unique. Ce qui est plus important encore, c’est que Eco suspecte la pratique de la copie de participer à la falsification de l’histoire :

Le praticien romain était un requin avide qui, après avoir contribué à mettre la Grèce en crise, en assurait la survivance sous forme de copies. Entre le praticien romain et la Grèce du Ve siècle, il y avait disons, de cinq à sept cents ans. Entre le musée Getty et la romanité refaite, il en a, grosso modo, deux mille.

Eco

Revenons à notre nouvelle médina. En plus de son rempart, ses façades pittoresques et ses sculptures de dromadaires, la réplique de l’ancienne ville de Hammamet offre au touriste une promenade confortable grâce à ses artères orthogonales et son circuit balisé.

Ce syncrétisme s’avère plus loufoque quand on sait qu’on peut se perdre dans les ruelles de la vraie médina qui se trouve à 10 minutes en automobile de Yasmine Hammamet.

Références

Umberto Eco, La guerre du faux, traduit de l’italien par Myriam Tanant, Grasset, 1985.

Médina Mediterranea Yasmine Hammamet, Médina Éditions, Tunis, 2008.

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