Le quartier occidental de Tunis au XIXe. s

La communauté européenne en Tunisie a commencé à s’élargir à partir du début du XIXe siècle. Une grande partie de cette population s’est établie à Tunis, le reste est réparti dans les villes du Sahel et à Sfax. En 1870, le nombre des européens est estimé à 15.000. Certains immigrants occidentaux s’échappaient de leurs situations précaires, d’autres sont sollicités et invités par les locaux pour diverses missions politiques et commerciales.

« Ahmad  Bey,  en  particulier, avait recruté en Italie des enseignants, des médecins et des   cadres techniques nécessaires à la mise sur pied d’une armée moderne et d’une école militaire, tout en  tolérant  l’établissement, dans la régence de Tunis, de réfugiés politiques italiens. » Jerfel Kamel.

Vers la fin du XIXe siècle, la régence a connu un grand mouvement d’immigration en provenance de Sardaigne et de Sicile, qui comprenait des personnes fuyant la police et le service militaire.

À cette époque, la communauté européenne est composée principalement de Maltais, Italiens, Espagnols, Grecs, Britanniques et Français. Elle comptait des dignitaires et un grand nombre de prolétaires qui occupent des fonctions autonomes et travaillent pour les familles Tunisoises.

Les faubourgs chauds

Les Italiens et les Grecs exerçaient les métiers de pécheurs, artisans fromagers et de pâtes, cordonniers, maçons, menuisiers, horlogers, etc. Les épouses de prolétaires étaient domestiques et nourrices, notamment dans les familles beylicales. Les foyers d’européens les plus nécessiteux sont aidés par des congrégations de religieux, dont « Les sœurs de charité ».

Le quartier occidental de Tunis avait une mauvaise réputation et était particulièrement redouté par les commerçants. En effet, à cause de leur misère, les truands d’origine italienne et maltaise commettaient vols, braquages et tapages nocturnes. Les consulats ne parvenaient pas toujours à régler les problèmes de cette frange, ce qui amené la cours beylicale en 1857 à proposer la soumission des étrangers à la loi tunisienne, une proposition qui a été mal reçue et refusée par les consuls.

Références

Jean Ganiage, Les origines du protectorat français en Tunisie (1861-1881), Tunis, Maison tunisienne de l’édition, 1968.

Jerfel Kamel. Siciliens et Maltais en Tunisie aux XIXe et XXe siècles Le cas de la ville de Sousse, 2013.

Le moulin de La Goulette

Grâce à l’art, des formes triviales, des oubliés du réel survivent à leur disparition matérielle. Le moulin de La Goulette en est un exemple.

Malgré, ou peut être en raison de son architecture rudimentaire, qui se détache de l’horizon bâti par son volume cylindrique, le moulin de La Goulette s’est trouvé le sujet d’une soixantaine de peintures de l’artiste français établis en Tunisie, Pierre Boucherle (1894-1988). Par cet effet de récurrence la tour s’est avèrée pour les commentateurs le thème favori du peintre.

« Je l’ai découvert en 1912 […] Je l’aime, je l’ai créé » a t-il confié à la critique d’art tunisienne Dorra Bouzid. C’est dire que l’œil et l’esprit du peinture ont leur raison d’avoir été épris par ce détail urbain de la ville portuaire, aux atouts paysagers insoupçonnables. Maurice Merleau Ponty aurait dit l’inverse. Le phénoménologue français penserait que c’est plutôt le moulin de La Goulette qui a capté le regard de Boucherle pour se révéler autrement dans son esprit, et guider ses gestes picturaux.

La tour banale exhibe de facto la plupart des « moyens visibles » par lesquels le peintre exprime, « lumière, éclairage, ombres, reflets, couleurs », les phénomènes qui rendent visiblement incarnés le tracé et le relief du modèle.

Lecture géométrique des formes

La main de l’artiste semble donner à ses autres sujets quelque chose du modelé de la tour et ses environs, ceux-là mêmes dans lesquels le pinceau a trouvé sa raison de projeter le réel.

Pierre Boucherle. Maternité, huile sur toile, 80*65 cm

À regarder les sujets humains, les natures mortes et les cadres naturels peints par Boucherle, en se rappelant de son moulin, nous y voyons le volume musculaire de celui-ci, son tracé architectural mou et frugal. À bien d’égards, le travail du peintre est moderne. D’ailleurs sa modernité nous a amené à faire la digression sur l’influence du tracé généreux de la tour sur son œuvre. La production de l’artiste évoluerait dans ce sens en se référant à sa méthode cubiste d’interprétation géométrique souple des formes du quotidien.

« L’effort de la peinture moderne n’a pas tant consisté à choisir entre la ligne et la couleur, ou même entre la figuration des choses et la création de signes, qu’à multiplier les systèmes d’équivalences, à rompre leur adhérence à l’enveloppe des choses, ce qui peut exiger qu’on crée de nouveaux matériaux ou de nouveaux moyens d’expression, mais se fait quelquefois par ré-examen et réinvestissement de ceux qui existaient déjà̀. » Maurice Merleau Ponty

Références

Maurice Merleau Ponty, L’oeil et l’esprit, Paris, 1964.

Dorra Bouzid, École de Tunis, Tunis, Les éditions de la méditerranée, 1994.

Une escroquerie à l’origine du premier congrès de musique arabe

Le premier congrès de musique arabe s’est tenu au Caire du 14 mars au 3 avril 1932, sous l’égide du roi Fouad 1er d’Égypte. Plusieurs délégations de maîtres occidentaux et orientaux participent à cette première édition qui eût pour enjeu principal d’étudier l’héritage musical de l’orient au Maghreb.

L’idée d’organiser cet événement crucial dans l’histoire de la musicologie arabe revient, si l’on se fie aux sources officielles, à Rodolphe François, baron d’Erlanger (1872-1932), musicologue et orientaliste qui séjourne en Tunisie dans son palais de Sidi Bou Said à partir de 1910. Or dans un article, paru en 2007, le chef d’orchestre et musicologue tunisien Mohamed Garfi raconte une anecdote qui révéla le véritable initiateur du Congrès. Il s’agit de Manoubi Ben Arbi Snoussi (1901-1966), le secrétaire du baron d’Erlanger.

Voici l’histoire

Le baron d’Erlanger recruta Snoussi en 1921 pour l’aider à rédiger son célébrissime ouvrage La musique arabe, édité par Geuthner, et dont le sixième et dernier volume a été publié posthume en 1959. Le projet bénéficie de l’aide de plusieurs spécialistes parmi lesquels Garfi cite le musicologue et arabiste britannique Henry George Farmer et l’ethnomusicologue français Alexis Chottin.

Le palais du Baron D’Erlanger appelé Ennejma Ezzahra est un musée de musique arabe et nord-africaine qui accueille aussi des concerts et des événements de musique

Snoussi avait pour tâche de traduire les ouvrages d’éminents savants médiévaux comme Al-Fârâbî et Ibn Sīnā (Avicenne) en langue française. Le projet du baron nécessita en outre une documentation sur la musique arabe actuelle, un travail auquel a participé l’artiste libanais Iskandar Chalfoun.

Dans les années 1920, le baron d’Erlanger correspondait avec Chalfoun dans le but de se procurer des manuscrits de chansons et de systèmes musicaux. Chalfoun prétendait qu’il collectait ces manuscrits auprès d’esclaves turques, déplacées du palais de Yıldız du sultan ottoman Abdülhamid II, à Istanbul, vers le palais d’Abedin au Caire. Ces femmes ont par la suite travaillé comme danseuses dans la fameuse avenue Mohamed Ali.

Snoussi découvrit que les documents fournis par Chalfoun sont faux et que celui-ci a proposé ses services dans le seul but de soutirer l’argent du baron. Cette escroquerie donna à Snoussi l’idée d’organiser un événement qui rassemble les musiciens arabes afin d’archiver, étudier et moderniser la musique des différentes contrées arabophones.

Les correspondances entre le baron d’Erlanger et Iskandar Chalfoun

Référence : Mohamed Garfi, « La Tunisie et le premier congrès de musique« , dans La vie culturelle, numéro spécial musique tunisienne, no 181, mars 2007, p. 87-96.

L’album de Nardus à la Villa Léa-Flory, la Marsa

Les productions des artistes européens qui ont visité ou habité la Tunisie pendant la période coloniale sont en majorité des cartes postales qui dépeignent les paysages et la culture du pays par la représentation et la sensibilité moderne. Bien qu’il fait partie de cette génération l’artiste hollandais Léo Nardus, né Leonardus Salomon (1868-1955), a laissé une œuvre qui se distingue par son introversion.  Ses sujets dévoilent, en effet, un regard d’académicien centré sur son cercle proche et son quotidien tranquille.

C’est peut être une retraite prématurée et des cieux chauds et limpides que Nardus est surtout venu chercher en Tunisie et non pas particulièrement les images allochtones et bigarrées qui ont inspiré ses amis de l’École de Tunis. Cela ne veut pas dire que la terre dans laquelle il a rendu son dernier souffle n’a pas stimulé son pinceau.

Léo Nardus

Durant son séjour à la Marsa, une ville de la banlieue nord de Tunis, des valeurs claires et chaudes ont progressivement illuminé sa palette qui se caractérisait à ses débuts par des couleurs charbonnées. Quelques autres influences locales ont aussi enrichi l’iconographie de ses portraits et ses natures mortes.

Le vocabulaire intime de ses portraits

À l’exception de bédouines et de figures mauresques qui ont posé pour lui, dans sa Villa Léa-Flory, le peintre portraituraient ses connaissances proches. Marie Gendraud, la gouvernante de sa demeure à Bordeaux, figure parmi ses sujets les plus récurrents, notamment à Tunis. L’artiste a aussi peint sa voisine Chefika Ben Romdhane et sa sœur.

Il est vain de chercher dans son œuvre des signes du monde brillant auquel il a toujours appartenu tout en en contestant l’étroitesse. Sa peinture ignore en effet le monde extérieur, ne laissant aucune place pour une société vivant de joies artificielles.

Narriman El Kateb Ben Romdhane, Léo Nardus. Un peintre hollandais en Tunisie, Éditions Cérés, 1997.

Si tout objet d’art tire son existence de son créateur, l’œuvre de Nardus semble avoir un caractère autobiographique puisqu’elle indique les personnes qui ont croisé et marqué sa vie. L’artiste a t-il par ailleurs cherché à passer sous silence l’intimité et l’amitié qui le lie à ses sujet en captant leurs expressions neutres ?

À savoir : En 1939, ses portraits « Soldat d’Afrique » et « Vieille paysanne » ont été exposés dans le cadre du Salon Tunisien.

Le langage des ombres en voie de disparition

Dans les métropoles du monde, avec l’introduction de l’architecture moderne et ses façades de verre et d’acier, les reflets miroitants ont supplanté les ombres portées des volumes et des décors. En plus des monuments protégés par les labels du patrimoine, des créateurs ont fait le choix de greffer le contemporain à l’ancien pour conserver des parties de plusieurs anciennes bâtisses.

Par contre, les pays qui n’ont pas les moyens ont du mal à faire le choix de sauver les œuvres les plus remarquables érigées avant l’industrialisation de la construction.

À Tunis, aujourd’hui, se côtoient les bâtiments de la Régence, les nouvelles constructions fonctionnalistes au langage formel épuré, les joyaux du style mauresque et d’influences méditerranéennes. Cette palette architecturale raconte dans chaque rue l’extension urbaine de la ville et les communautés qui l’ont habité.

Le XIXe apporta de nouveaux modes de construction : L’Italie et Istanbul furent source d’inspiration. Près de Bab Souika, à Halfaouine, Youssif Sahib Et-Tabaâ créa un vaste külliye, ensemble urbain avec une mosquée et une médersa, un souk et un palais. Près de la porte de la Mer, le palais Cardoso et le palais Gneccho transportèrent Gênes à Tunis.

Zoubeir Mouhli et Justin McGuiness, Médinances. Huit visages de la médina de Tunis, Sous la dir. Samia Akrout-Yaiche et Viviane Bettaib, Tunis, Les Éditions de la méditerranée, 1998.

Cet éclectisme risque d’être remplacé très prochainement par le syncrétisme postmoderne.

Disparition des ombres d’hier

Partout, dans les grandes villes tunisiennes, l’état de délabrement de l‘héritage colonial et vernaculaire augure le grand remplacement urbain pour répondre aux nouveaux besoins du logement et des grandes institutions étatiques et privées. Démolir et aligner les grands modules d’habitations en béton prend moins de temps et coûte à la caisse de l’état moins cher que la restauration.

Le nouveau paysage urbain mettra fin graduellement au spectacle vertical des ombres des fenêtres, des balcons, des rangées d’arcs et de colonnades finement personnalisées par les bâtisseurs d’antan. On verra disparaître les ombrages tissés des moucharabiehs, les lignes des arabesques en fer forgé mouvantes au gré de la lumière, les pénombres des reliefs zoomorphes et végétaux en pierre et en marbre et les clair-obscur des bas reliefs géométriques.

C’est dire que les flâneurs ne rêvasseront plus le long de murs blancs animés par les théâtres d’ombres synchronisées par le soleil et surpris par le passage des nuages. L’esthétique écranique des façades et des affichages digitaux fera du passant l’attraction de celui qui regarde la rue derrière la vitre teintée et le mettra face à ses reflets chassés par les images publicitaires. Entre le fragile langage des ombres et celui éblouissant des néons et des éclats de la fausse transparence des murs rideaux, l’écrivain japonais Junichirô Tanizaki a fait son choix.

D’aucuns diront que la fallacieuse beauté créée par la pénombre n’est pas la beauté authentique. Toutefois, ainsi que je le disais plus haut, nous autres Orientaux nous créons de la beauté en faisant naître des ombres dans des endroits par eux-mêmes insignifiants.

Junichirô Tanizaki, Extrait de son livre Éloge de l’ombre

Les parfums d’une Tunisie racontée

Au tournant du XXe siècle, les plumes des Français établis ou de passage en Tunisie n’ont pas épuisé leurs stocks d’images exotiques. Poèmes et contes, études historiques, anthropologiques et archéologiques rapportent des récits de villes, de palais, de cérémonies, de mœurs, de femmes et d’hommes, dont le charme et le mystère nourrissent les désirs de découvertes et d’expressions esthétiques. Mille et une couleurs, lumières et senteurs ont capté les auteurs dans leurs promenades.

Des odeurs qui définissent des lieux et des habitudes

Dans la médina où les corporations de métiers conservent jusqu’aujourd’hui des gestes millénaires, on découvre les parfums de la cuisine locale sur les étalages des épiciers. Les stimuli olfactifs agréables ou indésirables donnent aux auteurs la matière nécessaire au réalisme romanesque.

Il chemine dans des ruelles qui sentent l’huile d’olive, le charbon de bois incandescent, la graisse brulée, l’urine et le benjoin.

Georges Duhamel, Le prince Jaffar, 1924.

Le souk des parfumeurs est un abrégé odorant de la coquetterie et des rituels religieux de l’orient.

À ses côtés, derrière lui, partout des boîtes, des caisses, des flacons, pleins d’essence de rose, de jasmin, de géranium et de parfums à base d’ambre, de benjoin, de camphre, d’huiles essentielles de lentisque ou de romarin et de cornes remplies de sbeb. Toutes ces senteurs mêlées répandent dans ce souk une odeur pénétrante et forte qui porte vite à la tête de l’étranger s’il y séjourne longtemps.

Auguste Pavy, La Tunisie, autrefois et aujourd’hui, 1895.

Sur une terrasse de café ou parmi les passants, un vendeur de fleurs surprend le touriste européen par ses bijoux unisexes et éphémères. Le machmoum est un montage de jasmins cueillis dès l’aube pour conserver la fraicheur de leurs pétales et leur senteur. Cette fleur, le compagnon des activités diurnes et nocturnes, pare les oreilles des hommes et les bustes des femmes durant les cérémonies de mariages.

Ferdinand Huard, 1902.

La Tunisie dans la musique occidentale

Nombreuses sont les villes du monde qui suscitent l’admiration et la curiosité et figurent parmi les thèmes de prédilection des musiciens les plus réputés.

Dans ce répertoire, les mélodies et les paroles exaltent les impressions de joie de vivre, de romantisme et de sérénité ressentis dans les rues et les places de Paris, Venise, New York ou encore Vienne.

Des chanteurs et des compositeurs de différents pays européens et américain ont été inspirés par des épisodes marquants de l’histoire de la Tunisie et la douceur que dégagent ses endroits mythiques.

À partir de la Renaissance jusqu’aujourd’hui

Dans la vidéo suivante, l’opéra de Rouen interprète l’opéra baroque Dido and Æneas (Didon et Énée), créé par le compositeur anglais Henry Purcell au printemps 1689. L’œuvre, en trois actes, raconte l’histoire d’amour entre la reine Didon, qui a fondé Carthage en 814 av- J. –C., et Énée, le prince de Troie. Cette tragédie est le récit antique du Chant IV de l’Énéide, l’épopée du poète latin Virgile (né vers 70 av. J.-C.).

Pour rester dans le sujet de Carthage, notre deuxième œuvre est une chanson du groupe Christian Fitness, formé par le chanteur anglais Andrew Falkous. Le morceau intitulé « Carthage Must Be Destroyed » explore la locution latine « Delenda Carthago » (Il faut détruire Carthage !), attribuée à l’homme politique romain Caton l’Ancien (né en 234 av. J.-C.). L’artiste a converti la brutalité de cette formule, qui réfère à la troisième phase de destruction de Carthage par les Romains, en paroles et en sons punk cyniques.

Nous passons à un registre jazz orientalisé. “A night in Tunisia”, est composée en 1942 par Dizzy Gillespie, et chantée d’abord par Miles Davis et puis par Ella Fitzgerald. Les paroles décrivent la splendeur de la nuit au désert tunisien et sont une hymne au mouvement contre la ségrégation des Afro-Américains. L’article « A Night in Tunisia: story of a song » présente le rapport entre cette œuvre et les soldats américains noirs qui ont combattu les Allemands au Maghreb pendant la seconde guerre mondiale.

Et enfin la musique nostalgique du « Café des Délices » de Patrick Bruel.

Une médina rivalisée par sa copie

Pourquoi pastiche t-on l’histoire quand on peut la rêver?

Médina Mediterranea est une des plus grandes répliques échelle réelle d’un patrimoine architectural et urbain tunisien. Elle est située à Yasmine Hammamet, une localité aménagée afin de renforcer le tourisme de la ville, qui attire les visiteurs par ses plages et ses joyaux historiques et archéologiques.

La médina est un pastiche de pierre, de stuc et de néons, le témoin irréfutable de l’américanisation de l’enseignement et de la promotion culturelle dans le pays. Alors que l’enjeu principal du projet est de réaliser une attraction qui bénéficie aux hôteliers, aux commerçants et aux artisans, la médina se targue de raconter à ciel ouvert les grands épisodes de l’histoire de la Tunisie.

Voici comment ses promoteurs présentent les tableaux décoratifs qui ornent son parc de manèges Carthage Land: « Dans la pierres sont gravés les exploits du peuple phénicien qui guidé par la princesse Élissa débarqua dans le golfe de Tunis en l’an 814 avant J.-C. »

S’ajoute à ce patchwork de références historiques un musée nommé «  Carrefour des civilisations et des religions » qui expose notamment des scènes de vie dans une demeure de style arabo-musulman où les figures de cire s’avèrent la preuve quasi-vivante de la persistance de l’exotisme orientaliste dans l’imaginaire culturel du colonisé.

Hormis leur avantage pécuniaire, pourquoi crée t-on ces répliques ?

Umberto Eco détaille avec son habituel humour les astuces utilisés pour créer ces lieux du souvenir et les facsimilés d’antan et d’aujourd’hui, et ce en commentant les parcs d’attraction, les demeures des riches et les musées américains. Le philosophe italien ne rate pas l’occasion de rappeler qu’avec cet arsenal de faux décoratifs et divertissants les Américains se dotent d’une histoire et du prestige de l’art et de la culture ; et à l’instar des Européens, ils fétichisent le rare et l’unique. Ce qui est plus important encore, c’est que Eco suspecte la pratique de la copie de participer à la falsification de l’histoire :

Le praticien romain était un requin avide qui, après avoir contribué à mettre la Grèce en crise, en assurait la survivance sous forme de copies. Entre le praticien romain et la Grèce du Ve siècle, il y avait disons, de cinq à sept cents ans. Entre le musée Getty et la romanité refaite, il en a, grosso modo, deux mille.

Eco

Revenons à notre nouvelle médina. En plus de son rempart, ses façades pittoresques et ses sculptures de dromadaires, la réplique de l’ancienne ville de Hammamet offre au touriste une promenade confortable grâce à ses artères orthogonales et son circuit balisé.

Ce syncrétisme s’avère plus loufoque quand on sait qu’on peut se perdre dans les ruelles de la vraie médina qui se trouve à 10 minutes en automobile de Yasmine Hammamet.

Références

Umberto Eco, La guerre du faux, traduit de l’italien par Myriam Tanant, Grasset, 1985.

Médina Mediterranea Yasmine Hammamet, Médina Éditions, Tunis, 2008.

Les émaux de Blel, la fusion des symboles

Habib Blel, c’est l’histoire d’une perle rare dans les arts du feu en Tunisie.

L’artiste Habib Blel n’a pas choisi un chemin facile. L’émaillage sur métal est un art délicat et difficile à maîtriser. Les embuches matérielles, rencontrées surtout au début de sa carrière, n’ont pourtant pas freiné sa pratique qui a fulguré dans la scène artistique à partir des années 1970. Cet art inédit en Tunisie lui a coûté sa vie. L’artiste décède en 2002 à cause d’un cancer aggravé par les produits chimiques qu’il manipule. Ironie du sort Blel, le bon vivant, aimait dans l’émail sa résistance au temps.

L’art ancien d’émaillage sur métal n’est pas très répandu en Tunisie, alors qu’en Algérie il est pratiqué dans le domaine de la joaillerie en argent. Blel a découvert cet artisanat en Suisse durant son hospitalisation suite à un accident de la route. Cette rencontre impromptue avec l’émaillage sur cuivre s’est transformée en véritable passion que l’artiste a forgé à Limoge, la ville de tous les émaux.

Demeurance des motifs et des signes

Le public et les critiques tunisiens ont appris ce tournant dans la pratique artistique de Blel lors de sa première exposition consacrée aux émaux qui s’est tenue à la galerie des arts en 1978.

L’artiste a commencé ce savoir-faire par la création de coffres, de bijoux, et aussi de miniatures qui pressentaient ses sujets de prédilection, soit, le portrait et le paysage. Lorsqu’il atteint l’apogée de son parcours, son répertoire iconographique reflète son amour pour la patrie, son intérêt pour les formes symboliques et son vocabulaire éclectique, comportant des personnages emblématiques de la culture occidentale.

Si l’artiste avait l’intension de constituer un alphabet, lui permettant de confiner des messages, son dernier tableau, intitulé «  Lettre à mon pays », semble exprimer sa fierté d’appartenir à une terre millénaire. Il s’agit d’une fresque composée comme un triptyque dont chaque partie raconte un épisode de l’histoire du pays avec la répétition du signe du Tanit, la déesse punique de la fertilité.

Lettre à mon pays, 160*140 cm

Mesurant 25 m2, le cuivre « synthétise toutes les techniques de l’émaillage que Blel avait mises en œuvre dans son parcours d’artiste. »

Référence 

Tahar Ayachi, Habib Blel. Rêves d’émail, Éditions Tunis Carthage, 2008.

Gorgi glisse des coquineries dans ses œuvres

Le nu féminin dans l’œuvre multiforme de Abdelaziz Gorgi apparait là ou on ne s’y attend pas.

On est au milieu du XXe siècle lorsque la carrière de Gorgi décolle avec des noms, tels, Ammar Farhat, Yahia Turki, Jellal Ben Abdallah, Ali Bellagha ou encore Pierre Boucherle, artistes de l’École de Tunis, qui ont contribué à ouvrir l’histoire de la culture tunisienne sur l’art occidental moderne.

L’artiste s’est démarqué par son langage graphique teinté d’humour et de fantaisies. À y regarder de plus près, on découvre une interprétation audacieuse et espiègle de la femme qui joue avec le voilement et le dévoilement du corps.

Les femmes et la médina de Tunis

Dans les œuvres de Gorgi, les silhouettes des humains et animaux sont rondes, déconstruites et traitées par des aplats et des contours décalés. Qu’elles soient peintes, sculptées ou tissées, ses compositions, sont des explosions de couleurs et de figures, découpées et superposées, formant une trame irrégulière de personnages aux habits typiques et modernes. Des personnages qui, tout comme les portes et les fenêtres, les vendeurs ambulants et les artistes de rue, témoignent de son attachement à sa médina de Tunis.

Des micro-récits ponctuent ses peintures. On y rencontre des grotesques qui réfèrent aux souvenirs de l’artiste. « Il n’hésite pas à placer près d’un joyeux luron à fez rouge, un poison qui … fume : C’est, explique-t-il, l’imagerie traditionnelle des personnages fantastiques. Pourquoi pas un poisson avec une cigarette ? Ça me rappelle dans les mariages de mon enfance les femmes scintillantes qui …fumaient ! »

Dans plusieurs gouaches et aquarelles, son désir et son imaginaire travaillent de concert dans la représentation des femmes. Ainsi, leurs seins transparaissent sous les boléros ou les voiles et leurs monts de vénus sont dessinés sous forme de main de Fatima ou sont cachés par la tête d’un homme sans corps. Cela ne veut pas dire que l’artiste s’autocensure. Bien au contraire, dans d’autres figures, Gorgi semble hyper-sexualiser la femme en rassemblant tous ses attributs sexuels dans un même plan. Et ce ne sont pas les seules coquineries qu’il glisse dans son œuvre. Le regardeur peut être interpellé par des postures érotiques insoupçonnées de femmes et d’hommes dont les figures sont mêlées à d’autres formes et touches de couleurs.

Détail de « Nuit de Ramadhan », Gouache, 34*57, Tunis, 1990-1991

Référence

Dorra Bouzid, École de Tunis, Les éditions de la méditerranée, 1994.

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