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Capsules sur la Tunisie moderne

Le moulin de La Goulette

Grâce à l’art, des formes triviales, des monuments oubliés survivent à leur disparition matérielle. Le moulin de La Goulette en est un exemple.

Malgré, ou peut être en raison de son architecture rudimentaire, qui se détache de l’horizon bâti par son volume cylindrique, le moulin de La Goulette a été le sujet d’une soixantaine de peintures de l’artiste français établi en Tunisie, Pierre Boucherle (1894-1988). Par cet effet de récurrence la tour s’est révélée pour les commentateurs le thème favori du peintre.

« Je l’ai découvert en 1912 […] Je l’aime, je l’ai créé » a t-il confié à la critique d’art tunisienne Dorra Bouzid. C’est dire que le coeur du peinture a sa raison d’avoir été épris par ce détail urbain de la ville portuaire, aux atouts paysagers insoupçonnables. Maurice Merleau Ponty l’aurait expliqué autrement. Le phénoménologue français penserait que c’est plutôt le moulin de La Goulette qui a capté le regard de Boucherle pour se révéler autrement dans son esprit, et guider ses gestes picturaux.

La tour banale exhibe ainsi la plupart des « moyens visibles » par lesquels le peintre exprime, « lumière, éclairage, ombres, reflets, couleurs », les phénomènes qui rendent visiblement incarnés le tracé et le relief du modèle.

Lecture géométrique des formes

La main de l’artiste semble donner à ses autres sujets quelque chose du modelé de la tour et ses environs, ceux-là mêmes dans lesquels le pinceau a trouvé sa raison de projeter le réel.

Pierre Boucherle. Maternité, huile sur toile, 80*65 cm

À regarder les sujets humains, les natures mortes et les cadres naturels peints par Boucherle, en se rappelant de son moulin, nous y voyons le volume musculaire de celui-ci, son tracé architectural mou et frugal. À bien d’égards, le travail du peintre est moderne. D’ailleurs sa modernité nous a amené à présumer l’influence du tracé généreux de la tour sur son œuvre. La production de l’artiste évoluerait dans ce sens en se référant à sa méthode cubiste d’interprétation géométrique souple des formes du quotidien.

« L’effort de la peinture moderne n’a pas tant consisté à choisir entre la ligne et la couleur, ou même entre la figuration des choses et la création de signes, qu’à multiplier les systèmes d’équivalences, à rompre leur adhérence à l’enveloppe des choses, ce qui peut exiger qu’on crée de nouveaux matériaux ou de nouveaux moyens d’expression, mais se fait quelquefois par ré-examen et réinvestissement de ceux qui existaient déjà̀. » Maurice Merleau Ponty

Références

Maurice Merleau Ponty, L’oeil et l’esprit, Paris, 1964.

Dorra Bouzid, École de Tunis, Tunis, Les éditions de la méditerranée, 1994.

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