Le langage des ombres en voie de disparition

Dans les métropoles du monde, avec l’introduction de l’architecture moderne et ses façades de verre et d’acier, les reflets miroitants ont supplanté les ombres portées des volumes et des décors. En plus des monuments protégés par les labels du patrimoine, des créateurs ont fait le choix de greffer le contemporain à l’ancien pour conserver des parties de plusieurs anciennes bâtisses.

Par contre, les pays qui n’ont pas les moyens ont du mal à faire le choix de sauver les œuvres les plus remarquables érigées avant l’industrialisation de la construction.

À Tunis, aujourd’hui, se côtoient les bâtiments de la Régence, les nouvelles constructions fonctionnalistes au langage formel épuré, les joyaux du style mauresque et d’influences méditerranéennes. Cette palette architecturale raconte dans chaque rue l’extension urbaine de la ville et les communautés qui l’ont habité.

Le XIXe apporta de nouveaux modes de construction : L’Italie et Istanbul furent source d’inspiration. Près de Bab Souika, à Halfaouine, Youssif Sahib Et-Tabaâ créa un vaste külliye, ensemble urbain avec une mosquée et une médersa, un souk et un palais. Près de la porte de la Mer, le palais Cardoso et le palais Gneccho transportèrent Gênes à Tunis.

Zoubeir Mouhli et Justin McGuiness, Médinances. Huit visages de la médina de Tunis, Sous la dir. Samia Akrout-Yaiche et Viviane Bettaib, Tunis, Les Éditions de la méditerranée, 1998.

Cet éclectisme risque d’être remplacé très prochainement par le syncrétisme postmoderne.

Disparition des ombres d’hier

Partout, dans les grandes villes tunisiennes, l’état de délabrement de l‘héritage colonial et vernaculaire augure le grand remplacement urbain pour répondre aux nouveaux besoins du logement et des grandes institutions étatiques et privées. Démolir et aligner les grands modules d’habitations en béton prend moins de temps et coûte à la caisse de l’état moins cher que la restauration.

Le nouveau paysage urbain mettra fin graduellement au spectacle vertical des ombres des fenêtres, des balcons, des rangées d’arcs et de colonnades finement personnalisées par les bâtisseurs d’antan. On verra disparaître les ombrages tissés des moucharabiehs, les lignes des arabesques en fer forgé mouvantes au gré de la lumière, les pénombres des reliefs zoomorphes et végétaux en pierre et en marbre et les clair-obscur des bas reliefs géométriques.

C’est dire que les flâneurs ne rêvasseront plus le long de murs blancs animés par les théâtres d’ombres synchronisées par le soleil et surpris par le passage des nuages. L’esthétique écranique des façades et des affichages digitaux fera du passant l’attraction de celui qui regarde la rue derrière la vitre teintée et le mettra face à ses reflets chassés par les images publicitaires. Entre le fragile langage des ombres et celui éblouissant des néons et des éclats de la fausse transparence des murs rideaux, l’écrivain japonais Junichirô Tanizaki a fait son choix.

D’aucuns diront que la fallacieuse beauté créée par la pénombre n’est pas la beauté authentique. Toutefois, ainsi que je le disais plus haut, nous autres Orientaux nous créons de la beauté en faisant naître des ombres dans des endroits par eux-mêmes insignifiants.

Junichirô Tanizaki, Extrait de son livre Éloge de l’ombre

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